Pourquoi la France rurale bascule-t-elle vers l'extrême droite ? Comment l'écologie peut-elle redevenir un projet commun plutôt qu'une punition ? Lumir Lapray, activiste et autrice du livre "Ces gens-là", nous plonge dans la réalité de cette France périurbaine et populaire, trop souvent méprisée et caricaturée.
Le portrait de l'invitée : Lumir Lapray
Lumir Lapray est un "mouton à 14 pattes". Professeure, consultante et activiste, elle a connu les couloirs du Congrès américain avant de faire un choix radical : revenir vivre près de son village d'origine dans l'Ain, où elle a grandi avec ses parents, dans une zone rurale industrielle. Elle milite aujourd'hui pour une écologie qui ne laisse personne sur le bord de la route et pour une reconnaissance de la dignité des classes populaires rurales.
3 concepts clés pour comprendre la ruralité populaire
1. La voiture comme "chambre à soi"
Loin d'être un simple outil de pollution, la voiture est, pour beaucoup, le seul espace d'intimité et de liberté. Dans des logements parfois exigus et bruyants, elle devient le sas de décompression entre le travail et la maison, le seul endroit où l'on est vraiment "chez soi".
2. Le deuil de la méritocratie
Le sentiment d'injustice ne vient pas seulement de la pauvreté, mais du deuil d'une croyance : celle que le travail dur et le respect des règles garantissent une vie digne. Avec la fermeture des services publics (écoles, maternités, bureaux de poste), les habitants ont le sentiment d'être les "dindons de la farce" d'un système qui les oublie.
3. La honte de la vulnérabilité
En milieu rural populaire, la force de travail est souvent la seule ressource. Lorsque le corps lâche (accident du travail, usure), c'est toute l'identité sociale qui s'effondre. Cette honte de la vulnérabilité est un frein majeur à l'engagement collectif : dire "j'ai besoin d'aide" y est vécu comme un aveu de faiblesse insupportable.
FAQ : Les réponses de Lumir Laprey
Le vote RN est-il forcément un vote raciste ?
Si une base idéologique existe, Lumir Lapray souligne que c'est avant tout un "vote de protection".
Dans un monde perçu comme une compétition permanente pour des ressources rares (soins, travail), le RN propose une protection illusoire mais immédiate du "cercle proche" contre "les autres".
Pourquoi l'écologie urbaine est-elle inaudible à la campagne ?
Parce qu'elle est perçue comme punitive. Demander à quelqu'un de prendre son vélo sur une départementale dangereuse pour faire 25 km est ressenti comme un mépris total de sa réalité matérielle. Pour Lumir, l'écologie doit passer par la justice sociale et le retour des services publics de proximité.
Comment renouer le dialogue avec ses proches séduits par le RN ?
La clé est de valider les émotions et les peurs (peur du déclassement, de l'accident du travail) qui sont légitimes. Au lieu de juger le vote, il faut poser la question : "Est-ce qu'on s'en sortira en marchant sur la tête de ceux qui sont déjà par terre, ou en se mettant ensemble ?"
Transcription intégrale : Lumir Lapray et la réalité de la France rurale
Introduction : Le portrait méconnu de la France rurale
Pierre Chevelle:
Si tu crois que les campagnards sont souvent des fachos, ou qu'à l'inverse, les citadins comprennent rien à ta réalité de campagnard, voici le portrait méconnu d'une France rurale et périurbaine et son rôle crucial si on veut vraiment changer les choses. Bienvenue dans Soif de Sens, l'émission podcast et YouTube qui t'aide à construire une vie et une société pleine de sens. Chaque semaine, je reçois un humain inspirant pour t'aider à incarner le changement. Aujourd'hui, on accueille Lumire Lapré pour parler de ton livre, Ces gens-là, et de cette France rurale et populaire qui est parfois incomprise et méprisée et qui peut faire basculer les prochaines élections. Salut, Lumire.
Lumir Lapray:
Salut, merci de m'accueillir.
Pierre Chevelle:
Avec plaisir, merci d'avoir accepté l'invite. Je te présente en dix secondes. Tu es un mouton, je vais dire à cinq pattes, mais peut-être à 14 pattes en fait. Tu es prof, consultante, activiste, directrice d'assaut, etc. Et surtout, je ne sais pas si on dit défenseuse, de la ruralité et de la France périurbaine dont tu viens et où tu es revenu vivre. Et tu viens de publier le livre « Ces gens-là » où tu racontes de l'intérieur ce que vivent les classes populaires rurales aujourd'hui, pourquoi elles basculent vers l'extrême droite et comment leur reparler sans les mépriser pour plus de justice sociale et d'écologie. Le but de cet épisode, c'est d'abord de mieux comprendre ce que vivent vraiment les gens à la campagne, ou en tout cas loin des villes, notamment en termes de fierté, de mobilité, de mépris, d'écologie, etc. Parce que c'est souvent caricaturé par les médias qui, forcément, sont très majoritairement non seulement en ville, mais en plus à Paris, donc tu as une vision très urbanisée de nos enjeux de société dans les médias.
Pierre Chevelle:
D'abord comprendre cette réalité pour ensuite mieux capter pourquoi est-ce qu'ils votent de plus en plus d'extrême droite avant d'évoquer des moyens d'agir pour plus d'écologie et de solidarité. Ça va, le cadrage est à peu près Très clair. Yes, OK.
Questions mitraillettes : Les signaux de la vie quotidienne
Pour se mettre dans le bain, je te propose de lancer l'épisode par une série de questions à mitraillette auxquelles tu dois essayer de répondre le plus vite possible. Est-ce que tu es prête, Lumière? Elle a son petit mug, donc c'est bon.
Lumire Lapré:
C'Est parfait. Ça y est, je suis hydratée, je.
Pierre Chevelle:
Suis prête. C'est quoi le bruit ou le truc qui te rappelle instantanément.
Lumire Lapré:
Ton village? C'est.
Pierre Chevelle:
Les tourterelles. OK. C'est quoi le cliché que les citadins ont sur la campagne, entre guillemets, qui te fait le.
Lumire Lapré:
Plus rire? Qu'on est tous agriculteurs. c'est 3% des ruraux qui.
Pierre Chevelle:
Sont agriculteurs. J'avoue! C'est quoi le détail banal qui dit beaucoup de la vie des gens dans.
Lumire Lapré:
Ton village? Leur rapport à.
Pierre Chevelle:
Leur voiture. OK. Parce que.
Lumire Lapré:
C'Est... Pourquoi? C'est pas un outil, c'est une valeur, une extension de soi. C'est une chambre à soi. C'est pas un enfant parce que les gens n'ont pas un rapport... Enfin, je veux dire, ils n'entreprennent pas la voiture, mais ils ont un rapport émotionnel avec parce qu'elle leur permet tant de choses. C'est un vecteur de.
Pierre Chevelle:
Liberté absolue. C'est indispensable. Pourquoi les PMU sont des hauts.
Lumire Lapré:
Lieux politiques? Parce que... Alors, ils sont très genrés, donc il n'y a malheureusement pas beaucoup de femmes. Mais sinon, c'est des lieux où on retrouve toutes les composantes de la France rurale et périurbaine, que ce soit des petits patrons, des artisans, des ouvriers, des employés, des retraités, des.
Pierre Chevelle:
Jeunes parents. OK. C'est quoi un truc très concret qui te fait dire qu'un citadin, il n'a jamais mis les pieds.
Lumire Lapré:
Chez toi? Il dit, j'ai passé le week-end à la campagne. Et je suis là, ouais. Imagine, moi, je dis ça, t'as fait quoi ce week-end? Ah, j'étais en ville. Tout le monde veut savoir où c'était. Mais nous, la campagne, on s'en fout, on a l'impression que c'est un espèce d'espace homogène. La définition de la campagne pour les urbains, c'est que ça n'est pas la ville. On n'existe pas en tant que nous-mêmes, on existe en opposition en miroir à.
Pierre Chevelle:
Sa réalité. Ouais, du coup, une forme de mépris déguisé.
Lumire Lapré:
Un peu. Et puis, d'absence totale de curiosité sur ce qui fait qu'un lieu est spécial, en fait. Au-delà de juste pas être la ville, c'est pas du tout la même chose de passer un week-end dans le Perche, en Bourgogne, en montagne, sur le littoral, en Corse. Enfin, ça n'a rien.
Écrire sur les siens sans trahir : Le contrat d'amour
Pierre Chevelle:
À voir. Ah, j'aime trop parce que, au bout de deux minutes, tu partages plein de signaux faibles qui, chez moi ou sûrement chez plein d'auditeurs, se font dire « Ah ouais, peut-être que tu as des trucs à déconstruire ». Voilà, on est ensemble. Comment tu fais pour écrire un livre sur tous les gens que tu connais de ton village, sans les trahir, mais en même temps sans les idéaliser, sans les braquer, mais.
Lumire Lapré:
Sans renier tes idées? Je mets 4 ans déjà. Je mets 4 ans, beaucoup de.
Pierre Chevelle:
Larmes, beaucoup de sueur. Ils l'ont.
Lumire Lapré:
Relu avant qu'il.
Pierre Chevelle:
Sorte? Ouais, bien sûr.
Lumire Lapré:
Ah, trop bien. OK. Et puis, beaucoup d'honnêteté. Je pense que dans mon livre, je suis comme dans la vraie vie, donc les gens n'apprennent rien sur ce que je pense d'eux dans le livre, que je ne leur ai déjà dit mille fois. Et comme les gens sont eux aussi des livres ouverts, qui est une phrase qui revient beaucoup chez nous, j'ai rien à cacher, je suis un livre ouvert. Je pense que c'est un contrat de confiance qui se base d'abord sur l'amour. En fait, le plus important pour moi, c'est qu'on s'aime, c'est pas à ce qu'ils votent. Et c'est parce que ce contrat de base, c'est l'amour qu'après.
Les différentes ruralités : Au-delà du paysage contemplatif
Pierre Chevelle:
On peut vraiment s'engueuler. Ouais, trop bien. Tu vas nous faire pleurer au bout de cinq minutes. À quel point tu penses que ton portrait de la ruralité, il est représentatif de.
Lumire Lapré:
La ruralité en général? J'ai envie de croire qu'il l'est le plus possible. Après, encore une fois, il est représentatif d'une ruralité. Il y en a plein. Donc, moi, je viens d'une ruralité industrielle de droite. Je ne viens pas d'une ruralité qu'on appelle aujourd'hui contemplative. Par exemple, le Perche, c'est-à-dire des endroits où il y a des néoruraux qui s'installent parce que c'est beau. Chez moi, ce n'est pas très beau. Ça a été très beau et ça a été détruit par le capitalisme.
Lumire Lapré:
Ce n'est pas non plus de l'hyper-rural. Moi, je pense que ce que je raconte sur la péri-urbanisation de mon coin, c'est-à-dire le passage d'un village où tout le monde se connaît, où l'inter-relationnel structure tout, où tout le monde est capable de dire combien tu gagnes avec qui t'as couché, ce que font tes parents, à une structure où, en fait, plus personne ne se connaît. Ce n'est pas l'expérience majoritaire dans de l'hyper-rural où les gens continuent à se connaître. Je pense que c'est très différent d'être dans du rural ultramarin. Si t'habites dans une montagne en Martinique, c'est pas la même chose que si tu habites en Corse ou si tu habites chez moi. Mais après, pour chez moi, j'ai vraiment essayé d'être la plus... des objectifs, possiblement sur la description. Après, les conclusions politiques que j'en tire, je comprends qu'on ne puisse pas être d'accord avec moi, mais par contre, sur le constat de comment est-ce qu'on est devenu ce qu'on est devenu, c'est-à-dire une ruralité industrielle, périurbaine, soumise...
Lumire Lapré:
aux intérêts du grand capital. Je pense que ça, ce n'est pas moi qui l'ai inventé. C'est un fait. Après, on doit trouver ça super. Moi, je ne trouve pas ça super. Mais il y a des gens qui disent qu'on a de la chance parce que chez nous, il y a du travail. Il y a d'autres endroits où il n'y en a pas. Il y a d'autres endroits où il n'y a pas d'infrastructure.
Lumire Lapré:
Je peux comprendre qu'on voit ça comme ça. Mais en tout cas, pour moi, c'était vraiment important de commencer par une description Pas objectif, parce que c'est jamais objectif. J'en parle avec beaucoup d'amour parce que c'est chez moi, mais en tout cas chiffré, etc. Avant de faire juste de la politique, parce que je voulais donner une chance à tout le monde de se reconnaître dans qui on était avant, pourquoi.
Pierre Chevelle:
On était comme ça. En tout cas, tu as juste d'avoir cette présentation de 3, 4, 5, 6 types de réalités différentes. C'est un truc que je n'ai jamais entendu et en fait, ça paraît évident une fois que tu le dis et ça peut être une grille pour plein d'analyses. Trop bien, tu as survécu aux questions et tu as déjà donné masse de pépites, donc merci.
Le déclic des Gilets Jaunes et l'expérience américaine
On va pouvoir entrer dans le vif du sujet. Tu as grandi à la campagne avec ce que ça implique, que tu as commencé à dire. Tout le monde se connaît, peu de services publics, beaucoup de gens arrêtent l'école tôt pour travailler. Bref, des journées où tu te lèves tôt, tu prends la voiture et tu vas bosser dur en gros.
Pierre Chevelle:
avant de monter à Paris, où tu t'es engagé de plus en plus pour défendre la ruralité, jusqu'au Covid, où tu te dis en fait, je vais revenir vivre dans mon village pour arrêter de parler sur les tiens et recommencer à parler depuis les tiens, depuis ta ruralité. Tu peux.
Lumire Lapré:
Nous raconter cette décision? Ouais. Alors, c'était un mix de circonstances. Donc, il y avait le Covid. Moi, j'ai eu un Covid privilégié. Donc, j'ai fait du pain et je me suis posé des questions existentielles.
Pierre Chevelle:
Sur.
Lumire Lapré:
Ma vie, quoi. OK. Parce que je venais de quitter mon taf, vraiment genre deux mois avant. Donc, j'ai eu beaucoup de chance. J'avais une rupture conventionnelle. Enfin, j'ai eu de la chance. Vraiment, j'ai.
Pierre Chevelle:
Eu beaucoup de chance. Qui.
Lumire Lapré:
T'A tué dans quoi? Je faisais du conseil dans des boîtes de l'ESS, de l'économie sociale et solidaire, en me disant qu'on peut changer le.
Pierre Chevelle:
Système de l'intérieur, etc. Une décision.
Lumire Lapré:
Récurrente sur ce podcast. Voilà. Et donc, il y a eu ça qui était le moment un peu choc, mais juste avant, il y a quand même eu le mouvement des Gilets jaunes qui m'a profondément bouleversée parce qu'il m'a surprise. Et je pense qu'il n'aurait pas dû me surprendre et que le fait qu'il m'ait surprise, c'était un signe que j'avais perdu le lien avec chez moi et que j'avais accepté la vision urbaine et bourgeoise d'où je venais, qui était en gros, le changement ne pourra jamais venir de la ruralité. C'est tous des fachos, c'est tous des conservateurs, etc. Et quand on a vu dans toute la France Ce qui est surprenant, parce que vu ce que je viens de dire sur les différentes ruralités, on aurait pu croire qu'on n'avait rien en commun. Mais en fait, si, on a assez en commun pour qu'un 17 novembre, il y ait des millions de gens sur un rond-point. sur des millions de ronds-points, des milliers de ronds-points, qui disent en fait, ça suffit, on ne peut plus vivre comme ça, on n'est pas des chiens.
Lumire Lapré:
Et ce n'est pas juste ce qui nous arrive. Et les gens qui ont le pouvoir de changer ça, on sait où ils sont. Pour la première fois, depuis très longtemps, les manifestations, elles n'ont pas eu lieu à Bastille ou à République, elles ont eu lieu devant l'Élysée, devant le Fouquet's, sur les Champs-Élysées, en disant, en fait, on a bien compris qui est responsable de nos problèmes. Et c'est pourtant exactement ce que leur reprochait mon camp politique, la gauche, quand elle disait qu'ils n'ont rien compris, ces gens, non, mais OK, ils ont des problèmes légitimes, mais bon, en vrai, ils n'ont rien compris à qui est responsable de leurs problèmes. Et collectivement, les Gilets jaunes ont dit non, non, on n'est pas cons, en fait. On est en colère, mais on a bien compris que c'est le gouvernement et les ultra-riches qui sont responsables de nos problèmes et que ce dont on a besoin, c'est de la justice, de la justice environnementale, de la justice fiscale, de la justice économique, de la justice sociale, des services publics. Et je me suis dit, en fait, Moi, j'étais militante chez Alternatiba à l'époque à Paris, ce qui me remplissait de joie. Vraiment, c'était une orgare, un mouvement merveilleux du mouvement climat, à un moment où, en plus, c'était les grandes années du mouvement climat.
Lumire Lapré:
On se pointait à La Base, qui était notre QG. Il y avait des dizaines de gens en train de faire des pancartes, en train d'inventer le nom de demain. C'était merveilleux. C'est là que j'ai rencontré MC et d'autres gens extraordinaires. Je pense à Sandy, qui travaille chez Greenpeace sur la réforme de l'agriculture en ce moment. Je pense à Dilo Elodinas, qui maintenant travaille pour la maison des lanceurs d'alerte, à Gabriel Mazzolini, qui travaille encore aux Amis de la Terre. Enfin, une génération extraordinaire de militants. Mais en fait, ce dont je me suis rendu compte, c'est que c'est que je sois là pas ou pas là, seulement le truc roulait.
Lumire Lapré:
Parce les militants, c'est que c'est qu'en pas seulement les militants. fait, il était tellement solide que l'individu ne faisait plus de différence. Alors que rentrer chez moi, avec tout ce que j'avais appris sur le militantisme, là, ça pouvait faire une différence. Et donc, c'est un peu ces deux moments et l'élection de Trump en 2016. J'étais aux États-Unis, je travaillais au Congrès américain quand Trump a été élu. J'ai été assistante parlementaire d'un député démocrate, et j'ai vraiment vu. Lui, il était député d'une zone rurale, et je me revois vraiment en discuter avec lui et avec tous ses collègues démocrates urbains. qui disait mais jamais de la vie et tout.
Lumire Lapré:
Et lui, il disait si, en fait, ça va arriver. Et lui, il était député de Sacirco. Elle était complètement étrange dans une petite torture avec un tout petit bout sur San Diego et un long corps qui était dans toute la frontière Californie-Mexique. Donc, en fait, tous les ports de frontière Californie-Mexique, c'est Sacirco. de la police de l'immigration, qui déjà était violente, sous Obama, il faut le rappeler. Et de voir cette espèce de moment autoritaire arriver, et et de voir les élites urbaines, de diplômées, voir cette espèce de moment autoritaire centristes, arriver, et de voir cette espèce de moment autoritaire ne pas vouloir y croire, en fait, parce arriver, qu'elles étaient tellement déconnectées de la souffrance des gens, qu'ils étaient en incapacité totale d'imaginer que cette souffrance puisse ressembler à l'élection de ce clown. À l'époque, c'était un clown triste, avant d'être le monstre fasciste qu'on connaît aujourd'hui. Et ça, ça m'a vraiment beaucoup marqué de me dire, mais en fait, il y a des vagues qui partent du bas et qui supprennent tout le monde.
Lumire Lapré:
Et les gilets jaunes en étaient une, mais je me suis dit, si les gilets jaunes ratent, et c'est ce qui s'est passé, dans le sens où ça n'a pas abouti à une solution politique, la vague qu'ici, elle est dégueulasse. Et aujourd'hui, 44% des gilets jaunes, ils votent pour le RN, ce qui n'était pas le cas avant le mouvement. Et pour moi, ça, ça dit beaucoup quand même. Donc, voilà, c'est un peu ces trois trucs où je me suis dit, il y a des signaux de fond qui sont à la fois très inquiétants et très enthousiasmants si jamais on sait les saisir. Et puis, le Covid, où je me suis dit, bon, en fait, si on ne le fait pas maintenant, quand? Ça se trouve, on sera.
Pierre Chevelle:
Tous morts demain, quoi.
Le démantèlement des services publics et l'insécurité sociale
Donc, à l'origine de ton livre, effectivement, il y a un malaise grandissant. T'observes que depuis des années, Ouais, il y a une forme de malaise de plus en plus évident chez tes proches de là et a priori dans la globalité du monde rural et périurbain. T'écris, on a l'impression de payer pour tout sans jamais avoir droit à rien, d'être incompris et méprisé par les gens qui comptent là-haut. Et du coup, par-dessus, les tensions qui s'accumulent, le prix de l'essence, les crédits à rembourser, la poste qui ferme, les classes qui ferment, les médecins qui se barrent. Bref, les gens... Ben, cool, quoi! Tu peux nous en dire plus sur ce malaise.
Lumire Lapré:
Et cette impression d'abandon? Oui, je pense que c'est un mix de réel et de sentiment, parce que ce n'est pas vrai qu'on paye pour tout et on n'a rien, on n'a pas rien. On a un système d'aide réel, on a des routes, on n'a pas rien.
Pierre Chevelle:
On a des écoles. Oui, c'est.
Lumire Lapré:
Disproportionné en tout cas. Et c'est important de le dire parce qu'il y a des endroits où il n'y a rien. Je pense aux Outre-mer qui sont bien plus abandonnés que nous. Par contre, ce qui est vrai, c'est qu'on va vers du moins. Donc, la tendance, elle est vers moins de services publics avec la rationalisation des dépenses publiques voulues par la droite, notamment en disant on va simplifier, on va supprimer des fonctionnaires, ça coûte trop cher. En fait, ce qui s'est passé, c'est que ça a été rassemblé vers des centres urbains. Donc, par exemple, les gens me disent que ça ne sert à rien d'avoir des officines, des impôts partout, on va faire juste un grand centre des impôts comme ça, on va pouvoir virer des fonctionnaires, parce que c'est ça que ça dit. En fait, ce que ça fait, c'est que les gens doivent faire une heure de caisse pour aller parler d'un problème des impôts.
Lumire Lapré:
Et donc, soit ils ne le font pas, soit ils le font et ils doivent poser une demi-journée. Et en fait, ils sont dans des positions subalternes. Ils n'ont pas le droit de poser des journées. En fait, quand on travaille en intérim dans un entrepôt logistique, on ne pose pas des journées.
Aliénation au travail et dogme de la propriété
Couplé a une pression extrêmement forte pour que les gens deviennent petits propriétaires. Et donc, quand on est propriétaire et qu'on a des traites, tous les mois, on ne fait pas grève parce que sinon, on ne peut pas rembourser. Et puis maintenant, là, c'est carrément le stade du renouveau du lumpenproletariat. Quasi 50% des gens qui travaillent dans le parc industriel de la Plaine de Lens sont en intérim.
Lumire Lapré:
Et quand t'es en intérim, du jour au lendemain.
Pierre Chevelle:
Tu peux.
Lumire Lapré:
Être viré. C'est énorme. Donc, bien évidemment, dans les entrepôts, en tout cas dans la logistique. Donc, bien évidemment que tu n'as pas du tout les mêmes ressources en termes de mobilisation. Et puis, tu es dans une position subalterne très forte, qui est qu'en fait, tu n'as pas de pouvoir sur ta vie. Tu ne maîtrises pas ton outil de travail. Tu ne maîtrises pas ce que tu... Enfin, moi, j'ai travaillé en entrepôt de logistique.
Lumire Lapré:
Il faut voir ce que c'est. C'est-à-dire que tu as une palette avec plein de cartons. Donc, tu arrives le matin, on te dit aujourd'hui, on va bipper une vente gap. OK, je travaille dans un truc de vente privée. Donc tu arrives, tu as une palette avec plein de cartons, tu ouvres la palette, tu ouvres le grand carton. De ce grand carton, tu sors des sacs, des chaussures, peu importe, que tu bipes pour mettre dans un moyen carton. que tu mets sur une chaîne et toute la journée, tu fais ça. Tu ne sais pas où ça va, à quoi ça sert.
Lumire Lapré:
Ça ne sert à rien. En fait, il faut le dire. Tu prends des trucs qui sont dans un grand carton pour les mettre dans un moyen carton et en bout de chaîne, il y a des gens qui mettent ces moyens cartons sur une palette et après, ils les storent dans un espèce d'immense rack le temps qu'il y ait une vente sur cette marque. Donc, ça n'a pas de sens. En fait, ça n'a pas de sens. Et tu n'as... Je veux dire, tu ne peux pas prendre de pause. Tu n'as pas le droit de regarder ton téléphone.
Lumire Lapré:
Tu rentres dans l'entrepôt avec une pochette transparente pour qu'on vérifie que tu ne voles rien. Je veux dire, tu es vraiment constamment surveillé, monitoré. Si jamais tu ne fais pas ta production, c'est-à-dire le nombre de trucs que tu dois biper, tu n'as pas de prime. Tout ça. Donc ça, c'est le travail. Et puis, en fait, comme devenir propriétaire, c'est la religion chez nous. Si jamais t'es pas propriétaire, t'es un casso, c'est être un casso. C'est vraiment le pire truc que tu puisses faire au monde.
Lumire Lapré:
Donc, tu t'endettes pour devenir propriétaire, mais comme tu es très mal payé, Eh bien, tu achètes loin de ton lieu de travail parce que c'est comme les services publics. Le lieu de travail était centralisé. C'est fini l'époque où il y avait une usine dans chaque village et qui embauchait les gens du village. En fait, ça veut dire que tu fais plus de routes, mais tu ne maîtrises pas le prix de l'essence. Donc, ça veut dire que tu... En fait, tes dépenses contraintes et au-delà des dépenses, mais tes... Les contraintes dans ta vie sont énormes. Tu décides de très peu de choses.
Le désert médical : Quand l'État rompt le contrat social
Lumire Lapré:
Et en plus, il est vrai que les services publics ne sont pas 100% abandonnés. Ce n'est pas vrai. On bénéficie encore de la péréquation. Donc, en fait, on reçoit de l'argent par rapport à ce qu'on donne en ruralité. Mais c'est moins bien qu'avant, dans le sens où, avec la consolidation des services publics, les écoles ont fermé. Il y a 400 classes rurales qui ferment par an. C'est monstrueux, c'est énorme. C'est énorme.
Lumire Lapré:
Les médecins partent à la retraite et ne sont pas remplacés parce que la France refuse, refuse de s'attaquer à la liberté d'installation des médecins et qu'aujourd'hui, les médecins font une mission de service public, sont payés avec l'argent public, qui est l'argent de la Sécu et nos cotisations, et refusent de s'installer là où on a besoin d'eux et l'État refuse d'y contraindre. Donc, concrètement, moi, je suis rentrée chez moi pendant trois ans, je n'ai pas eu de médecin traitant. Je venais à Paris pour aller me faire soigner. Je ne te parle pas devant un spécialiste. Il y a un médecin, deux médecins, deux psychiatres conventionnés pour un bassin de 100 000 personnes. Bon. Et toi, par contre, tes impôts, ils n'ont pas changé. Tu as moins de services publics.
Lumire Lapré:
alors que tu payes autant d'impôts. Et ça, ce sentiment d'injustice, il est énorme. Parce que tu te dis, mais en fait, je comprends pas pourquoi j'ai moins de trucs pour payer autant. Et c'est là que le consentement à l'impôt, il commence à s'effriter. Tu te dis, mais en fait, pourquoi moi, je me ferais chier à payer? Donc, ouais, je vais faire du black. Ouais, je vais pas déclarer si je suis auto-entrepreneur. Et ça, c'est le début de la fin, parce que c'est la consolidation finale du stade de l'individualisation qui nous tue. Je pense qu'il y a un deuil monstrueux que nous sommes en train de faire, qui est On nous a fait croire qu'en jouant les règles du jeu, du capitalisme, en travaillant dur.
Lumire Lapré:
en ne se plaignant pas, en ne demandant pas de droit, on serait rétribué à hauteur de nos efforts et de l'abandon de nous-mêmes. Et ça, ça n'est plus en train de se passer. Et cette colère, pour moi, elle vient vraiment de là, qui est l'impression d'avoir été dupée, l'impression qu'on nous a menti, ce qui n'est pas une impression, en fait, c'est vrai. Et je pense que c'est là qu'on est à un moment charnière où les gens se disent « Attends, donc en fait, moi, j'ai joué le jeu correctement, j'ai respecté les règles et je perds quand même. Et je ne fais que perdre. » Et la faute à qui? Et c'est.
La dignité par le labeur : De la fierté à la honte
Pierre Chevelle:
Là que les interprétations politiques divergent. Donc, tu reviens vivre dans là et tu commences à écrire ce livre sur tes proches, ta famille, tes voisins, ta meilleure amie d'enfance qui vote à droite alors que toi, tu votes à gauche, etc. Et un des points forts du livre pour moi, c'est de mieux comprendre l'importance de la fierté, pas la fierté nationale, mais la fierté de tenir, tenir son taf, tenir sa famille, tenir sans aide sociale, sans se plaindre. Tu peux nous raconter, par exemple, l'exemple de.
Lumire Lapré:
L'Artisan qui cache ses galères financières? Donc, j'ai passé pas mal de temps au PMU, parce que quand j'ai emménagé, j'ai pas ré-emménagé dans mon village, mais dans un village à côté. Et c'est vrai qu'après avoir passé dix ans à vivre en ville, j'avais pris l'habitude d'aller au café, d'aller boire mon latté un peu de poufiasse parisienne, ou bon, matcha ou je ne sais pas quoi. Alors, ce qui est introuvable dans l'un. Mais j'ai vraiment pris l'habitude de voir du monde. Et c'est vrai qu'à l'époque, quand j'étais petite, on voyait du monde parce que tout le monde s'invitait les uns chez les autres. C'était un peu open house. Il y avait du monde tout le temps, il y avait des fêtes de village tout le temps, etc. Et quand je suis rentrée habiter chez moi, il n'y avait plus ça.
Lumire Lapré:
Les gens s'invitent maintenant les uns chez les autres, mais avec des groupes choisis, il y a beaucoup moins d'événements. public de boudins, lotos, machins. Les gens se sont beaucoup recroquevillés sur leur espace perso. Et ça, c'est vrai que quand tu redébarques et que tu connais personne, c'est dur, du coup, de se faire des potes. En plus, nous, on n'avait pas d'enfants. Donc, souvent, tu rencontres les parents des gamins que tes gamins fréquentent. Mais nous, ce n'était pas une option. Donc, on a passé pas mal de temps au PMU.
Lumire Lapré:
Et c'est comme ça qu'on a rencontré du monde, alors que ce ne sont pas forcément devenus des proches ou des amis, mais au moins des gens que tu creuses tous les jours et donc tu finis par connaître un peu la vie. Mais un truc très étrange du PMU, c'est que tout le monde se connaît, mais personne ne parle de soi, finalement. Donc, le PMU, c'est fait pour raconter des conneries, pour se détendre après le travail. Ce n'est pas fait pour discuter. Et pour moi, le PMU, c'est vraiment l'allégorie de la masculinité rurale. Il n'y a quasiment que des hommes. et on ne parle pas de sujets intimes. Jamais.
Lumire Lapré:
Surtout pas, oh là là, on ne voudrait pas être prise pour des femmes ou des homosexuels, qui sont visiblement les deux seules catégories qui ont le droit d'exprimer de la vulnérabilité chez nous. Et donc, le PMU, c'est des blagues. Et en fait, moi, j'avoue, je ne fonctionne pas vraiment comme ça. Donc, comme j'étais des seules femmes, je me permettais de poser des questions intimes, si bon, ça m'intéressait, de savoir comment allaient mes voisins. J'écrivais ce livre, etc. Et donc, un jour, je parle avec Duncan, un de mes voisins. Et je lui dis, mais t'es pas au boulot à cette heure-là? Et en fait, il me dit à voix basse, en fait, il me dit je suis arrêtée. Je dis quoi? Je suis arrêtée.
Lumire Lapré:
Je dis mais comment ça t'es arrêtée? Depuis quand t'es arrêtée? Il me dit ça fait six mois. Et là, les gens lèvent les yeux en disant quoi? Et en fait, ça faisait six mois qu'il était arrêté parce qu'il a de l'eau dans les genoux, à force d'être carreleur, il a 25 ans. Donc il est handicapé à cause du travail. Mais c'est tellement la honte Le mot « honte », il est très important parce qu'il est le corollaire du mot « fierté ». ne pas avoir réussi au jeu qui est tu travailles dur et tu réussis et tu parviens par ton travail. Parce qu'en fait, quand l'école t'a humilié, quand les médias t'humilient, parce qu'il faut voir en fait, c'est quoi d'être un jeune homme des classes populaires blanches? Tu n'existes pas, sauf dans la téléréalité. L'école t'a humilié parce qu'en fait, elle t'a quand même dit que t'étais bon à rien. Donc, tout ce qui te reste, c'est ta force de travail.
Lumire Lapré:
Et quand tu n'es plus capable à 25 ans, c'est-à-dire quand tu es censé être au moment de ta prime jeunesse, d'utiliser ta force de travail, mais tu n'existes plus. Tu.
Pierre Chevelle:
Disparais, dit-elle à un an. Tu n'as plus d'utilité sociale. Puis tu dis, c'est pas un cas isolé, il y en a plein qui.
Lumire Lapré:
Du coup, cachent leurs arrêts maladie, vont retarder des opérations. Et lui, par exemple, il aurait dû être opéré pour qu'on lui enlève l'eau de ses genoux. Mais la perspective d'être visiblement handicapé et en rééducation est insoutenable pour son estime de lui-même.
L'extrême droite comme vote de protection
Et ça, pour moi, ça, ça dit énormément parce que la fierté, je crois que c'est quelque chose de très humain. On a tous envie d'être fiers de nous-mêmes. Et chez nous, les motifs de fierté, ils sont assez limités. Comme je disais, ça ne peut pas être l'école. C'est rarement le salaire.
Lumire Lapré:
Ce n'est pas l'identité au sens de, je ne sais pas, c'est pas valorisé d'être venu, d'être chez nous. Sauf, de plus en plus, par le Rassemblement national et par l'idéologie d'extrême droite, qui nous dit que être français, c'est un motif de fierté, que être blanc, c'est un motif de fierté, que être du cru, c'est un motif de fierté. Ce qui est quand même une fierté pas du tout intéressante, parce que c'est une fierté passive. Genre, t'es né comme ça ou t'es pas né comme ça, donc t'as rien fait pour le mériter. Et les gens sont pas idiots, ils se rendent bien compte qu'ils ont rien fait pour le mériter. Et donc, du coup, cette honte, en fait, tu passes tellement facilement.
Pierre Chevelle:
De la fierté à la honte qu'elle est très fragile. Parce que chez vous, tout le monde se connaît et parle. Donc, tu ne peux pas être anonyme et dans la.
Lumire Lapré:
Masse, c'est un arrêt maladie.
Pierre Chevelle:
Tout le monde le sait. Tout le monde.
Lumire Lapré:
Le saura. T'es pauvre, ça se dit tout de suite. Oui. Et puis, comme chez nous, malheureusement, l'idéologie qui est là, pour le coup, du capitalisme, qui est de la compétition. Tout le monde est en compétition, par exemple. Et ça, c'est vrai. Et c'est pour ça que la vision néolibérale et la vision de l'extrême droite, elles parlent aux gens. Parce qu'en fait, c'est ce qu'on expérimente au quotidien.
Lumire Lapré:
Nous sommes en compétition pour du travail. Nous sommes en compétition pour un médecin. Nous sommes en compétition pour du foncier. En fait, c'est vrai. C'est notre expérience. Parce qu'on a tellement été individualisés et on nous a tellement dit Si l'autre, il gagne, ça veut dire que toi, tu perds. Tout est un jeu à somme négative. Forcément, quand on nous présente une vision de la société comme ça, on se dit.
Pierre Chevelle:
Mais ouais, j'avoue.
Lumire Lapré:
Moi, oui, c'est vrai, c'est vrai ça. L'agnostic est pertinent. Et du coup, jamais on renverse la table en disant, attends, est-ce qu'on est obligé de vivre comme ça? Peut-être que dans l'entrepôt, le sujet n'est pas qui va passer en CDI parce qu'il y a trois places et du coup, on va se bagarrer entre intérimaires pour savoir qui va avoir droit au CDI, parce qu'avoir droit au CDI, ça veut dire avoir accès à un crédit, ça veut dire devenir propriétaire, ça veut dire sortir du cassos. Donc, c'est un enjeu de vie ou de mort sociale pour beaucoup de gens. Est-ce que le sujet, ça ne peut pas plutôt être on se syndique, on se bagarre et on impose un taux d'intérimaire maximum dans l'entrepôt. Et comme ça, il n'y a pas trois personnes qui passent en CDI, mais 400. Mais ça, ça n'est jamais une manière de présenter le truc. Et donc, du coup, ma fierté, elle dépend toujours du fait qu'il y a des gens qui doivent vivre dans la honte.
Lumire Lapré:
Et ça, c'est comme ça qu'on arrive à, aujourd'hui, aux États-Unis, des hommes des classes populaires qui s'engagent dans une milice armée et d'une violence absolue parce qu'ils sont en mode, c'est vous ou moi. Mais en fait, non, c'est pas vous ou moi. Il y a des gens qui sont des ingénieurs de notre division. et nous avons trop la tête dans notre propre caca pour la relever, prendre un peu de perspective et dire, attends, ça arrange qui qu'on voit le monde comme ça? En fait, qui profite de ces divisions? Parce que si on se posait cinq minutes pour le faire, on n'est pas idiot. On serait bien capable de voir que c'est toujours le même que ça arrange. Ceux.
Pierre Chevelle:
Du haut. Pendant que nous, on s'en vient en bas. C'est ça l'accumulé, du coup. On comprend bien que les gens, ils sont fatigués avant d'être en colère. Plus on s'éloigne des villes, plus souvent, c'est des métiers durs. Plus on roule longtemps, on l'a dit, plus on meurt jeune. Et moi, ça fait scandale, en fait. Tu parles de suicides, d'accidents du travail, d'accidents de chantier ou de la route qui sont presque attendus, en fait.
Pierre Chevelle:
Ça arrive. Et donc, si les villages et les petites villes votent de plus en plus d'extrême droite, C'est pas tellement une radicalisation, c'est plus un épuisement. Par exemple, au législatif de 2024, sur 10 millions d'électeurs du RN, il y en a 7 millions qui habitaient une commune de moins de 10 000 habitants. Tu peux nous expliquer pourquoi c'est... Si t'as commencé à le faire, mais c'est assez logique que les villages votent autant RN et surtout, pourquoi c'est plus un vote pour.
Lumire Lapré:
Se protéger que par adhésion profonde à l'idéologie du RN? Alors, déjà, il faut rappeler, il y a des gens qui adhèrent profondément à l'idéologie raciste et suprémaciste du RN. Je ne le nie pas, j'en connais. Des gens qui ont acté que le prisme raciste serait leur prisme structurel de vision du monde. Donc, tout passe à travers cette moulinette. Ces gens-là, ils sont dangereux. On ne peut pas les regagner. Il faut qu'ils rentrent dans un process de déradicalisation. Moi, je ne sais pas faire.
Lumire Lapré:
Donc, ils sont des adversaires à battre. Mais ils ne sont pas la majorité. ce qui, et ça, ça me choque dans mon camp politique, dérange beaucoup quand je dis ça. Alors que moi, je pense que ça devrait être une bonne nouvelle. Ça veut dire que c'est des gens qu'on peut regagner. Donc, c'est plutôt bien, en fait. Et je galère encore à comprendre.
Pierre Chevelle:
Pourquoi c'est si difficile pour beaucoup de gens d'entendre ça. Tu dis, il y en a plein de tes proches qui ne se rappellent même plus avoir voté pour LN ou qui ne sont pas capables de citer une mesure, mais qui se disent ce que tu as dit. Au moins, eux, ils parlent de nous. peut-être sur les solutions, c'est n'importe quoi, mais en.
Lumire Lapré:
Fait, comme c'est les seuls qui... C'est un vote inconséquent. Et ça, c'est rageant. Et je comprends la colère immense des gens qui vont devoir subir les conséquences très, très réelles pour eux de l'arrivée du RN au pouvoir, mais c'est que c'est un vote inconséquent dans l'intention à l'impact extrêmement conséquent pour plein de gens. Et donc ça, c'est là où je crois que notre travail, c'est de rendre visibles les conséquences de ce vote en disant, en fait, non, regarde, si tu votes pour ça, ce qui va se passer, c'est qu'il y aura des enfants de cinq ans qui seront arrêtés par une milice armée. Il y aura des gens, des citoyens, citoyennes de tous les jours qui seront assassinés par la police. C'est ça qui va se passer. C'est ça que crée l'extrême droite.
Lumire Lapré:
Il y aura des rafles. Voilà. Mais ça, c'est notre travail de visibilisation parce qu'aujourd'hui, ça n'est pas pensé. Aujourd'hui, les gens, mais ça, c'est aussi... Ils sont le produit de leur société. Ils votent pour eux. Ma copine d'enfance, Mel, elle le dit, je vote pour mon panier moyen, je ne me pose pas la question des autres. Et c'est aussi parce qu'on a...
Lumire Lapré:
On n'a pas été capables, nous, les opposants à l'autoritarisme, les opposants à l'extrême droite, de dire, de tisser le fil, de tisser le lien. Bien évidemment que l'URN, ils ont tout intérêt à ce que les gens ne fassent pas le lien, parce que tout le monde a envie d'être une bonne personne. Personne n'a envie de se dire « mon vote, il met des enfants en prison ». L'immense majorité de mes proches, ils ont envie de se dire « je suis une bonne personne ». Et par contre, aujourd'hui, l'ERN a réussi et l'idéologie en place a réussi à les convaincre que pour être une bonne personne, avec leur propre cercle, c'est-à-dire leurs enfants, leurs parents, leurs proches, ils doivent choisir entre eux, le « nous » et le « eux », c'est-à-dire eux, les autres, les immigrés, les musulmans, les migrants, les personnes racisées, les banlieusards, les autres pauvres, en fait. Et c'est ça qui fonctionne. Pour moi, c'est un vote de protection en partant du principe que tu fais le mieux pour toi et pour les gens que tu aimes en votant pour ça, parce que tu es convaincu que c'est toi ou eux. Et ça, pour moi, c'est là que se joue le truc.
Lumire Lapré:
C'est pas sur une notion de il faut hiérarchiser les vies humaines, tu vois, ou genre... Moi, par exemple, quand les gens... Mais si tu poses la question, est-ce qu'il y a trop d'immigrés en France? Moi, je suis assez sûre que la quasi-totalité de mes proches disent oui. Mais la question, c'est pourquoi? Il y a très peu de mes proches, je pense même aucun, qui sont mes proches, sinon je les ai rayés de ma vie, mais ils ne diront pas parce qu'il m'est insupportable que mon enfant fréquente un enfant musulman, un enfant noir. Enfin, tu vois, ce truc de... qui était la ségrégation aux États-Unis. Genre, en fait, on ne boit pas dans les mêmes fontaines. Enfin, qui sont vraiment des trucs de racialisme absolu.
Lumire Lapré:
Tu vois, c'est pas un truc où tu ne veux pas interagir avec des personnes différentes de toi. C'est plus un truc où tu es en mode... Tu as intégré que.
Pierre Chevelle:
Plus d'immigrés égale plus de.
Lumire Lapré:
Gens, égale plus de compétition, égale plus de chances pour toi de perdre. Par du gâteau plus petite. et une part du gâteau plus petite. Et ça, pour moi, c'est ça sur quoi on doit travailler. Les gens qui pensent que s'ils boivent dans le même verre qu'une personne noire, ils vont mourir. Non. Mais ces gens-là, ils en existent. Ces gens-là, ils doivent être mis en minorité et ils doivent perdre.
Agir concrètement : Re-syndicalisation et écoute
Alors, comment on peut faire pour changer les choses, du coup? Et bien, pour moi, il y a vraiment ce travail de clarification qui est important, de relier, de connecter les points entre ton vote inconséquent et ses conséquences très, très, très réelles. Parce que c'est ça que l'idéologie d'extrême droite détricote en disant non, non, non, vous inquiétez pas, nous, on ne va pas du tout faire ça. En fait, si, parce que pour faire ce que vous avez dit, c'est-à-dire se débarrasser de l'immigration illégale, c'est ça que ça va suggérer des rafles, des arrestations d'enfants, etc. Pour moi, on doit vraiment clarifier, clarifier auprès de nos proches qui sont tentés de voter pour l'ORN ou qui votent pour l'ORN pour des raisons qui, comme je le disais, ne sont pas des raisons.
Pierre Chevelle:
Zinzins, de dire en fait, il faut que tu regardes en face maintenant les conséquences de ton vote. Tu parles aussi d'une solution qui serait la campagne permanente, parce qu'en fait, les classes populaires rurales, elles n'abandonnent.
Lumire Lapré:
Pas tellement la gauche lors des élections. C'est plus la gauche qui disparaît, en fait, entre deux campagnes. Elle n'existe pas. La gauche n'existe pas. Et en fait, au-delà de la gauche, moi, je m'en fous un peu des partis politiques. Ce qui m'intéresse, c'est que notre vision du monde, c'est-à-dire celle qui dit on est plus fort ensemble. Les autres ne sont pas un danger, ils sont une force sur laquelle s'appuyer. Elles n'existent pas parce qu'il n'y a plus de structures collectives, il n'y a plus de syndicats, il n'y a plus de partis politiques forts.
Lumire Lapré:
Donc, pour moi, une des solutions massives, c'est la re-syndicalisation massive des classes populaires. Pourquoi? Parce que le syndicalisme, il met en œuvre cette vision. Il ne te.
Pierre Chevelle:
Dit pas juste non, mais ensemble, on est plus fort. Il.
Lumire Lapré:
Te montre qu'ensemble, on est plus fort. Pourquoi, toi, ça te tient à cœur de faire tout ça? Parce que moi, je n'ai pas envie de regarder les gens que j'aime qui auront voté pour des fascistes, une fois que les fascistes auront fait la dégueulasserie absolue dont ils ont toujours le projet, et de leur dire en fait je ne peux pas vous pardonner. Je vous aime profondément, vous êtes les personnes que j'aime le plus au monde, mais vous avez participé à tuer des gens et je ne pourrai jamais vous le pardonner. Et je n'ai.
Pierre Chevelle:
Pas envie de me regarder dans une glace en me disant que je n'ai pas tout essayé pour. T'aurais des anecdotes.
Lumire Lapré:
À nous raconter sur l'impact que ton travail a pu avoir sur les réseaux ou avec ton livre? Oui, j'ai beaucoup de chance. J'ai beaucoup de chance parce que j'ai beaucoup de personnes qui m'envoient de l'amour et de la reconnaissance. Grâce à mon travail, il y a beaucoup de gens qui se présentent à une élection municipale dans leur village. Il y a beaucoup de gens qui se syndiquent. Il y a beaucoup de gens qui ont renoué avec leurs parents, qui se sont mis à voter pour le RN. Mon livre est offert à des flics, à des électeurs RN, J'en ai perdu. Et ils résonnent en eux. Alors, ils ne sont pas toujours d'accord avec ce que je raconte, mais ils se sentent entendus, ils se sentent vus et ils se sentent existés.
Lumire Lapré:
Et j'ai vraiment beaucoup de chance pour ça. Et ce que mon travail m'a appris, c'est qu'on ne peut pas savoir ce qui existe dans le cœur des gens. Je le raconte dans le livre « Pendant la campagne », les gens disent... Tu penses qu'ils vont dire A et ils disent toujours B. Toujours, toujours, toujours, des meufs qui descendent d'un SUV, cash, caille, avec du Vuitton, machin, qui disent qu'elles votent pour Jean-Luc Mélenchon parce qu'elle vient de la pauvreté et qu'elle n'oublie pas. un mec qui a une tronche de facho rasé, un peu en surpoids, un peu bourré au PMU, qui dit que son fils il est gay, que si quelqu'un a quelque chose à dire, il lui casse la gueule. Tu te dis, mais les gens sont fascinants en fait. Et pour moi, c'est tellement, tellement, ça veut tellement dire qu'il y a de l'espoir.
Lumire Lapré:
Ça veut dire que... n'importe qui peut changer. Et ça, c'est vraiment notre travail. Et pour.
Pierre Chevelle:
Moi, c'est pour ça que je fais ce travail. Je ne renonce jamais à l'idée de faire changer les gens. Et tu.
Lumire Lapré:
Parlais, tu aurais un exemple de quelqu'un qui justement, tu t'es dit, ah ouais, en fait, l'extrême droite, c'est chaud. Oui, je pense là de plus en plus. Je crois que les États-Unis sont un moment de clarification pour beaucoup de gens. Et c'est pour ça que pour moi, je le dis, il faut qu'on ne demande pas de tests de pureté. Moi, je m'en fous de pour qui tu as voté ou de ce que tu as fait avant. Ce qui m'intéresse, c'est où tu veux aller demain. Et je crois sincèrement que si on pense qu'on dit, c'est-à-dire que la force est dans le nombre, alors il faut qu'on accepte d'accueillir des gens qui n'ont pas toujours pensé comme nous, des gens qui ont réalisé qu'ils avaient fait des erreurs. Ça ne fait pas deux des personnes immondes, ça fait deux des gens qui ont fait des erreurs et qui ont envie de changer, qui réalisent qu'on leur a menti.
Lumire Lapré:
Et ça prend beaucoup de courage de dire je me suis trompée. En fait, je me suis trompée, j'ai cru à ça et je me suis trompée. Et moi, je pense que mon camp politique, doit accueillir tous ces gens sans jamais renier nos valeurs, sans jamais mettre de l'eau dans nos vins pour aller les chercher. Ce n'est pas le sujet. Nous, on reste très clairs sur qui on est. Par contre, si des gens viennent nous voir pour nous dire « je crois qu'il y a un problème avec ce que je pensais, en fait, est-ce que vous pouvez plus m'expliquer ce que vous vous pensez? », alors on explique et.
Pierre Chevelle:
On tend la main. Avec radicalité, dans le sens où on reste qui on est, mais avec beaucoup d'amour et de.
Lumire Lapré:
Compassion. Est-ce que tu aurais deux, trois conseils, justement, pour parler à un proche potentiellement séduit par l'ARN sans rompre le lien? Bien sûr, je pense, comme je le dis, il ne s'agit pas de hocher la tête quand quelqu'un dit quelque chose de raciste, de mettre de l'eau dans son vin. Il s'agit d'écouter et de comprendre ce qui agite l'autre en vrai. Les gens utilisent des concepts pour masquer leurs émotions. Essayez de comprendre quels sont les vrais ressorts de la colère, de la tristesse, du découragement, du désespoir des gens en face de vous. Et après seulement, on peut rediriger la colère. Mais tant qu'on n'a pas validé ces émotions, qui sont des émotions qui peuvent être de la peur. Et ce n'est pas juste de la peur de l'autre, mais c'est de la peur pour soi et les gens qu'on aime, la peur de disparaître quand on est agriculteur, la peur de rater un paiement quand tout est à flux tendu, la peur de l'accident du travail parce qu'on fait un métier dangereux et que si jamais on a un accident du travail, on ne pourra plus rembourser son crédit et du coup, on va tomber.
Lumire Lapré:
La peur du divorce, la peur du déclassement. Tout ça, c'est des peurs qui sont extrêmement légitimes. La question, c'est est-ce que tu vas t'en sortir en marchant sur la tête.
Pierre Chevelle:
De ceux qui sont déjà par terre ou est-ce qu'on va tous se mettre ensemble et qu'on va faire redescendre le niveau? La punchline de fin parfaite. Merci beaucoup Lumière, c'était.
Lumire Lapré:
Passionnant. Si vous voulez soutenir le travail de Lumière, évidemment, lisez ou offrez ces gens-là et partagez cet épisode autour de vous. Et sinon, vous pouvez aussi vous abonner à ma newsletter sur Substack qui s'appelle Plouk Power. et qui réfléchit à comment est-ce qu'on crée ces alliances entre les différentes classes populaires, ce.
Pierre Chevelle:
Que c'est de vivre, grandir, aimer en milieu rural.
Lumire Lapré:
Toutes les.
Pierre Chevelle:
Batailles qu'ont remportées nos aînés des villages pour plus de justice. Trop bien, je vous mets le lien en description. Merci beaucoup. Et si ça t'a chauffé à t'engager localement, je te conseille l'épisode avec Victoire Populaire, dont Lumir fait partie. Ciao tout le monde, à dimnache prochain !